Etape 5 : USHUAÏA - ANTARCTIQUE - Îles malouines
du 11 au 21 Janvier 2000 à Ushuaïa
Ushuaïa, ville du bout du monde, vedette des médias. Ushuaïa la
"mythique"..? Eh bien, pas tout à fait ! Le mythe a du plomb dans l'aile.:
véritable entreprise touristique, totalement tournée vers l'exploitation de rien du
tout, vendu très cher. Pas mal, non ? En fait, l'intérêt d'Ushuaïa est essentiellement
pratique: facilité d'approvisionnement en vivres et carburant, aéroport international
permettant des rotations d'équipages. Le mouillage lui-même est particulièrement
exposé et soumis à de fortes rafales de SW (alors que la baie voisine de la Pataïa,
déserte, est parfaitement à l'abri du vent !...) De nombreux voiliers de charter
proposent des croisières vers le Cap Horn, les glaciers de Terre de Feu, ou encore la
péninsule Antarctique et la Géorgie du Sud. Beaucoup de français parmi eux. Si le prix
est le même sur tous les bateaux (200 dollars /jour /personne) la qualité des
prestations est très variable d'un bateau à l'autre. Tant pis pour ceux qui se
retrouvent entassés à 6 + le skipper sur un bateau de 11m50. Aucun confort à
l'intérieur, qualifié de "limite" par des clients "voileux" qui ne
semblent pourtant pas très exigeants. Un pont "Boulevard" parfaitement
inadapté aux conditions de navigations du secteur, sans autre protection qu'une capote
ridicule sans transparent, abritant au mieux 2 personnes... c'est certain, ces
malchanceux vont le mériter "leur Cap Horn"!... Un point positif: avec tous ces
passagers en transit, les autorités sont rodées et les formalités se font rapidement.
Après appel à la radio l'agent de la Préfectura vient à bord dans la 1/2 H et tout va
vite. Rien à voir avec Mar Del Plata !!! Après le départ de Jean-François, nous nous
mettons au travail. Entretien, pleins divers, et courrier. Le 14, Tony nous rejoint. Il ne
reste plus qu'a attendre Sébastien qui arrivera le 18, faute d'avoir trouvé une place
d'avion plutôt. En l'attendant, nous retrouvons des têtes et un bateau connu: Dominique
et Joël Marc venus directement de Nouvelle Zélande à bord de leur magnifique Savannah.
Bravo pour ce" vrai "Cap Horn ! Ils envisagent de passer l'hiver à Ushuaïa
après une incursion sur la péninsule Antarctique, où nous devrions nous croiser. Enfin,
le 19 dans l'après-midi nous quittons le ponton du club nautique d'Ushuaïa pour rallier
PuertoWilliams, situé à une trentaine de milles dans l'Est, sur la rive du canal Beagle.
Après quelques heures d'une traversée agréable au portant, nous faisons notre entrée
au Chili. Si tôt amarré, le policier du service d'immigration vient à bord viser les
passeports. Plutôt sympathique, il nous emmène en voiture à la Capitainerie où nous
devons demander le fameux "Zarpé". Ici aussi les nombreux mouvements de
voiliers dans le secteur ont conduit à une organisation rapide de ces formalités. Le
formulaire à remplir (un livret de plusieurs pages) est proposé en Espagnol ou en
Anglais, au choix ! Nous en profitons pour découvrir Puerto Williams, qui d'emblée nous
plaît beaucoup: aucune route goudronnée, des maisons petites et basses pour la plupart
en bois et tôles ondulées peintes. Un véritable parfum de ville du bout du monde où
l'on trouve juste le nécessaire, à l'opposé d'Ushuaïa la frimeuse. Les voiliers
s'amarrent à couple du Micalvi, un vieux bateau chargé d'histoire. Destin étonnant pour
cet ancien vapeur du Rhin !! Le Micalvi - dont j'ignore le nom originel - est arrivé
chargé de munitions commandées à l'Allemagne par l'armée chilienne. Considéré
comme un "emballage perdu" par les vendeurs. Ce bateau fût rebaptisé
"Micalvi" (du nom d'un quartier maître chilien) et intégré dans l'Armada de
Chile, servit pendant des dizaines d'années comme bateau ravitailleur pour les phares,
les postes isolés, transportant hommes, animaux et matériel d'un fjord à l'autre.
Fortement endommagé après avoir heurté une roche, il fut remorqué à Puerto
Williams, où échoué dans le seno Lauta, il sert de "club de Yate", et tel un
grand-père entouré de petits-enfants, se repose de sa longue carrière en recevant
autour de lui les voiliers de passage... ARKA ! est à couple de Saudade III, mené par
Mariolina et Giorgio Ardizzi, dont le sourire et la gentillesse n'ont d'égal que la
générosité du soleil Italien. Depuis 4 ans ils écument littéralement la région,
explorant méthodiquement tous les recoins et les mouillages possibles. Ils préparent un
guide nautique sur le secteur. Avis aux amateurs, vu le sérieux avec lequel ils
travaillent, ce devrait être "la" référence pour qui souhaite croiser dans
les parages. Dans la soirée arrive un voilier Australien immatriculé à Melbourne. Nous
leur proposons de venir à couple, et le regretterons un peu... l'équipage est nombreux,
et fort peu soucieux de respecter le sommeil des autres. Toute la nuit ils passeront et
repasseront sur le pont d'ARKA ! en riant aux éclats, le pas bruyant et lourd de l'alcool
dont ils se sont généreusement lesté au bar du Micalvi. Pour clôturer le tout, ils ont
déposé dans les douches du Micalvi cette matière que l'on confie généralement aux
cuvettes de WC... très sympathique pour les autres ! Tôt le matin, ils sont parti
poursuivre leurs exploits à Ushuaïa, sans attendre la suite. Courageux, non ? Autre
rencontre, Jacqueline et Michel sur Calibristi, dériveur en aluminium, même philosophie
que ARKA ! en plus grand (15 m) Ayant fait connaissance à Ushuaïa, nous passons un
moment très agréable dans leur carré, bien au chaud près du poêle tout neuf. Ils nous
parlent de leur expérience en Georgie du Sud, où ils viennent de passer 2 mois. Sans
chauffage, ils sont arrivés ici extrêmement fatigués et ont décidé de remonter les
canaux chiliens vers Valdivia. Le 20 dans la soirée Savannah arrive à son tour, et
devrait partir dans quelques jours. Pour notre part, nous sommes parés. Le créneau
météo semble favorable, et sans plus attendre nous partirons demain matin pour la
péninsule Antarctique...
21/01/2000 A 12H30 : 55°05 S - 67°00 W vent W/NW 15/19 nds
Tôt le matin, le zarpé récupéré, les frais de port acquittés, nous
appareillons en douceur. Bientôt les rives du Beagle s'écartent, entre les îles
apparaît la mer libre. Avant de mettre le cap direct vers la péninsule Antarctique, nous
avons décidé d'un détour dans le SW, espérant voir le cap Horn avant la nuit.
L'archipel des Wollaston (ou Hermite) est en vue. Le vent est faible, et nous progressons
lentement. A 19 h près de l'île Evout, nous mettons le cap au S/SE vers l'Antarctique,
certains de n'arriver au Horn qu'à la nuit... tant pis, mais ce n'est pas notre but
premier ! Dans la nuit nous abordons la mer libre, et la traversée du plateau
continental. Le vent monte, la mer se creuse. D'emblée nous voilà dans le vif du sujet
!...
22/01/2000 A 12H 35 : 57°14'5 S - 66°33'6 W vent W/NW 25/30 nds
Alain Caradec,skipper de Kotic, pionnier des bateaux de charter de la région
nous avait prévenu: "le plateau continental, ça brasse ! programme essorage d'une
grosse machine à laver pendant une centaine de milles. Garantie ! " Il avait
évidemment raison, "ça brasse " ferme ! En 2 ème partie de nuit le vent
s'établi 35 à 42 nds, 48 dans les grains. Nos estomacs soumis à rude épreuve se
délestent, chacun se demandant un peu ce qu'il fait là !... vers midi le vent baisse
sensiblement, la mer devient plus régulière, ouf ! Nous nous apercevons que l'un des 2
gigots suspendus à l'extérieur à l'arrière sous l'antenne radar a disparu. Secoué
comme un roseau dans la tornade, ARKA ! a probablement décidé de consentir un sacrifice
à Neptune afin qu'il le laisse poursuivre sa route en paix...En plus, il a eu la bonne
idée de lui offrir celui qui avait été partiellement dévoré la nuit à Puerto
Williams par des caranchos (espèce de faucons)... rusé, non ? En tout cas cela va mieux,
et nous poursuivons au portant vers le Sud après avoir soigneusement renforcé l'amarrage
du gigot restant (Neptune devra se contenter de l'os si nécessaire). Notre ange
gardien météo nous annonce un coup de vent pour le 24/25 au matin et une accalmie
ensuite laissant présager une arrivée au moteur; Afin de ne pas atterrir dans la zone
des glaces avant que le vent ne tombe, nous ralentissons l'allure, ce qui nous assure une
nuit tranquille
Réception n°29 du 28 Janvier 10h30 : jdb du 23 au 25 Janvier 2000
23/01/2000 A 12H : 59°27' S - 65°41' W vent W 20/25 nds
Allant encore trop vite par rapport au temps qui nous attend à l'arrivée, nous
ralentissons ARKA ! à 3 nds. Mauvaise surprise à la réception de la météo... le coup
de vent doit se renforcer de force 8 à 9 et se prolonger le 26, avec une prévision de 30
nds encore le 27. Pas question de prendre le risque de naviguer au milieu des glaces pour
arriver sur les îles Melchior dans ces conditions (en plus le secteur est bourré de
cailloux). Attendre en capeyant 2 ou 3 jours au large, pénible !... Rapidement nous
décidons de nous détourner et de mettre le cap sur l'île Déception dans les Shetland
du Sud, juste au Nord de la péninsule Antarctique. L'accès est sain et les glaces
réputées être moins abondantes dans les parages. De plus, Déception est plus
proche d'environ 80 milles,ce qui n'est pas négligeable.Sans plus attendre nous renvoyons
de la toile, et sans forcer pour autant, accélérons l'allure.
24/01/2000 A 12H : 61°25'6 S - 63°46'5 W vent NW 18/25 nds
La nuit ou plutôt l'obscurité qui en tient lieu,est sensiblement plus courte
(2H environ) Sur l'arrière, au Nord, la lune se lève ronde et blanche. Sa clarté est
suffisante pour créer des ombres sur le pont, avec en toile de fond devant l'étrave, le
ciel bleu pâle où défilent des nuages sombres... étonnant contraste ! Contrairement à
ce que nous attendions, le vent nous abandonne quelques heures et Mr Perkins prend
le relais jusqu'en fin de matinée Le froid est devenu plus incisif et personne ne traîne
inutilement sur le pont, préférant de loin l'abri de la "cabane". Seule
présence régulière dehors, les oiseaux qui nous font une escorte silencieuse. Beaucoup
de pétrels tempête au vol saccadé et tout petits à côté des grands albatros dont
l'envergure atteint 2,80m à 3,40m. Un géant au vol majestueux, qui semble planer
inlassablement. Dans la soirée le vent force comme prévu. Nous avançons bien et
devrions atterrir sur les Shetland très tôt demain matin.
25/01/2000 A 12H : au mouillage dans la baie des Baleiniers, île Déception
3H30.
Nous arrivons dans le détroit de Boyd, à l'Ouest des Shetland. Il fait jour,
mais la visibilité est réduite, et seuls quelques échos sur l'écran du radar
confirment sur Tribord la présence de l'île Smith dont les sommets dépassent 1800 m.
Sur bâbord, l'île Snow, basse reste invisible. Nous empannons et mettons le cap droit
sur Déception dont l'entrée du mouillage n'est plus qu'à une quarantaine de milles. Le
vent reste maniable, 25 à 30 nds, et la mer s'est bien calmée maintenant que nous sommes
sous le vent des îles. Sur le pont il fait 3°C, et le pale soleil qui hésite entre les
nuages est le bienvenu ! vers 8H nous croisons les 1ers icebergs, sentinelles du Sud...
nous y sommes !... Puis vient le rocher Sail, véritable voile noire sugie de la mer et
penchée sur l'océan. La brume froide qui monte de la mer conjuguée avec la lumière
blafarde du soleil crée une atmosphère extraordinaire. Tout se découvre peu à peu
pudiquement. Bientôt des flèches semblables à celles des cathédrales apparaissent et
disparaissent de façon fantomatique devant l'étrave, au gré des variations du soleil et
des nuages... Enfin les montagnes enneigées de Déception se découvrent à 3 milles, et
l'iceberg fantôme aux flèches gigantesques, échoué près de la côte, brille de tout
son éclat. Peu après un 2 ème iceberg échoué lui aussi, mais bas et lisse se
découvre plus au large. Sur le pan le plus exposé au soleil, une multitude de petits
points noirs: des manchots ! Au même moment, plusieurs d'entre eux nagent et sautent hors
de l'eau près du bateau, exactement comme des dauphins. Quel accueil !!! Déception est
un cratère inondé, en forme de fer à cheval. L'entrée dans la rade (port Foster) se
fait par un étroit passage baptisé "soufflet de Neptune" en raison de la
violence des rafales de vent qui peuvent y sévir. Nous avons de la chance. Le mauvais
temps attendu est en retard, et tout se passe bien. Juste au Nord après l'entrée s'ouvre
"la baie des Baleiniers" c'est là que nous mouillons. Près de la station
baleinière en ruine, et au coeur d'un paysage splendide, nous fêtons notre arrivée aux
portes de l'ANTARCTIQUE.
Réception n°30 du 4 Février 14h30 : jdb du 26 au 28 Janvier 2000
Sitôt mouillés, nous avons allumé le chauffage...Ah, que c'est bon !! Dehors le temps se dégrade, si bien que aucun d'entre nous n'a envie pour le moment de gonfler l'annexe pour débarquer. Après une douche bien chaude - un véritable délice !- nous savourons tranquillement notre 1er mouillage au Sud du"Drake". Toute la journée du 26, le vent souffle fort, et la pluie ou la grêle qui s'y mèlent ne nous incitent guère à quitter le bord. Chacun s'absorbe dans sa lecture : E Shackleton a la côte avec" Au coeur de l'Antarctique" que Tony dévore dans la journée, et" l'Odysée de l'Endurance "pour Sébastien." Fuégia "de E.Belgrano Rawson pour Le Rat, et la rédaction du J de B pour ma pomme. Alors que nous digérons le déjeuner, le vent monte encore et l'ancre dérape brutalement, ce qui nous contraint à nous activer un peu pour remouiller, avant de replonger dans la quiétude du carré. Dans la nuit le temps se calme et au matin nous ne traînons pas : vite, à Terre ! Alors que nous nous dirigeons vers la côte, je repère un "caillou" pointu qui sera parfait pour amarrer l'annexe. Puis le "caillou" se déplace en se dandinant... et se révèle être une otarie ! Doué, non ? Encore hésitant au lever, le soleil a la bonne idée de se montrer franchement alors que nous débarquons sur la plage de scories noires. 2 manchots papous approchent nonchalamment et nous observent brièvement avant de nous ignorer, et replonger dans leur somnolence tranquille. Nous les approchons de près ( - de 2m) sans que cela ne les fasse fuir...quel plaisir !!! Un certain nombre de photos plus tard, nous laissons nos vedettes pour visiter ce qu'il reste des anciennes stations baleinières et bases "scientifiques" détruites par l'éruption volcanique de 1969. La plupart des bâtiments sont en bois, éventrés et partiellement enfouis dans le sol. L'un des plus grands adossé à la pente douce nous attire. La façade en planches de sapin rendu gris par les intempéries, a cet air sympathique des vieilles cabanes. Les fenêtres et les portes sont largement ouvertes sur la baie, au vent, à la pluie et à la neige, les murs côté montagne sont en plus mauvais état, défoncés par les scories du volcan. Malgré tout les différentes salles sont encore facile à identifier: magasin de pièces, ou à vivres, aux rayonnages écroulés, pleins de boites de conserve mangées par la rouille, ateliers, bureaux... Aux murs, des lambeaux cloués de feutre isolant. Sous les toits, peut-être des dortoirs, accessibles par 2 escaliers en planches branlantes éclairés par des verrières installées au faîtage. Dans ce dernier plusieurs sacs poubelles éventrés déversent des bouteilles de Coca cola et de Fanta... Qui a pu faire ça ?? c'est Minable... Redescendons. Un couloir étroit mène à une dépendance. A moitié enfouis sous les scories 2 antiques groupes électrogènes émergent, pavillon haut (made in England !). A quelques pas, une réserve à charbon aux murs éventrés laisse s'enfuir sa cargaison qui se mélange aux rejets noirs du volcan. Un peu plus bas, sur la grève, se dressent encore les installations de fabrication et de stockage de l'huile de baleine. Les dômes des fourneaux en acier riveté se dressent au milieu d'un amas invraisemblable de tubes tordus et de pièces rouillées. Du sol émergent, un volant, un siège en forme de selle et quelques crampons, restes de ce qui devait être un tracteur. Sous le soleil le métal a un éclat étonnant, et conjugué avec la vapeur qui monte de la plage (souvenir encore chaud de la dernière éruption) cela laisse une impression ambiguë : désastre ou débarquement sur une autre planète ?Nous passons près des réservoirs de stockage de l'huile. En tôles rivetées, cylindriques avec un chapeau pointu, ils sont énormes. A l'intérieur le réseau de canalisations de chauffage est toujours en place ainsi qu'une échelle permettant de descendre depuis le toit. Sur l'immence grève plate du fond de la baie, plusieurs baleinières en bois sont échouées. En partie submergées par les scories, elles ont une allure pathétique. .. Assez petites (8 à 9m de long) elles dégagent malgré leurs blessures une impression de robustesse étonnante. Difficile de résister au plaisir de caresser le bois de leurs étraves, blanchi par le sel, et ridé par leur longue histoire... ça et là des amoncellements aux formes bizarres semblables à des arêtes de poissons plantées dans le sol attirent l'oeil. Ce sont des dizaines de fûts éventrés dont les douelles s'éparpillent et se mélangent dans un amas confus et évoquant franchement le cataclysme. Au fond de la baie, juste en bordure de mer, campent de nombreuses otaries. Plutôt agressives, elles ne se laissent pas approcher, et chargent volontiers le curieux qui s'avance un peu trop à leur goût. Pour ceux que cela intéresse, elles ont de belles mâchoires, avec de grosses canines bien pointues et bien jaunes, et une haleine un peu... un peu difficile, disons ! Leurs museaux s'ornent de longues moustaches et au niveau des oreilles une sorte d'osselet allongé de couleur claire tranche sur le pelage brun roux. Elles sont nettement moins conviviales que leurs collègues les phoques de Weddell qui se prélassent à l'autre bout de la baie et se laisseront approcher sans émettre autre chose qu'un grognement mou avant de se rendormir ! Redescendant des hauteurs où nous sommes montés pour embrasser tout le cratère, nous dirigeons nos pas vers un grand hangar en tôles. Contre l'un des murs une carlingue d'avion de couleur orange attire l'oeil. J Poncet et J. Janichon l'avaient remarquée lors de leur passage ici à bord de Damien en 1973...le climat conserve semble-t-il ! Les ailes et différents éléments sont entreposés dans le hangar. Nous trouverons le moteur aux cylindres en étoile partiellement enseveli dans les scories au bord de la mer à plusieurscentainesde mètres, mené jusque là par on ne sait quel mystère...De retour à bord nous séchons et rangeons l'annexe avant de passer une soirée animée à échanger nos impressions, confortablement installés dans le carré. Au matin nous levons l'ancre et allons mouiller dans la baie Telephon à l'autre extrémité du cratère. En arrivant le temps se dégrade si bien que nous passons la journée à bord sans débarquer. La baie Telephon est un cratère secondaire qui date de l'éruption de 1967. Le paysage est quasi lunaire, le sol noir sans neige, et il semble y avoir peu de vie animale. Les fonds sont par contre de bonne tenue, ce qui nous assure une nuit tranquille.
Réception n°31 du 4 Février 14h30 : jdb du 29 au 31 Janvier 2000
Samedi 29/01 A 12H20 : 63°11' S - 60°39'5 W vent W/NW 12 nds
A 9H nous appareillons et nous dirigeons vers le Cap Herschel pour un 1er mouillage sur la
péninsule Antarctique.Traversée calme, le vent va et vient et le ronron du moteur
alterne avec le chuintement de l'étrave lorsque nous avanons à la voile. De loin en loin
quelques baleines croisent notre route. Vers 18H nous traversons le 1er banc de glace à
la dérive qui barre l'accès à
la terre de Graham, tel une frontire symbolique... nous y voilà pour de bon !! Avec la
neige et la glace, l'identification du paysage est peu aisée. Repérer le mouillage n'est
pas évident et il n'apparaît franchement que de très près. Mouillage et amarrage à
terre nous prennent 2 bonnes heures... L'abri étroit et le fond de cailloux de mauvaise
tenue obligent à passer des aussières sur les rochers à terre pour tenir le
bateau, l'ancre ne jouant qu'un râle secondaire. L'affaire n'est pas toujours aisée.
Sébastien débarque sur un rocher glissant à souhait et doit faire face aux attaques en
règles d'une otarie occupant les lieux, (armé d'une courte gaffe et d'un grand courage
!). Pendant ce temps Tony amarre l'annexe, ce qui n'est pas évident du tout. Reste encore
à trouver un rocher convenable pour fixer le cable métallique sur lequel on noue
l'aussière de 100 m qui va au bateau. Se préparer une nuit tranquille demande du temps !
Tout cela terminé, nous fêtons allègrement notre 1er mouillage sur le continent
Antarctique. Tony réclame du Whisky, (oui, oui Mme Bailet, parfaitement ! !), et pour
l'occasion nous débouchons la bouteille de Talisker offerte avant le départ par notre
copain Christophe Legarf en prévision de l'événement. " A ta santé
Christophe ! ". De quelques ml à quelques cl la dose varie selon chacun, mais tous
nous trinquons à la santé d'ARKA ! qui nous a permis d'arriver jusqu'ici. La journée de
Dimanche se passe au mouillage. Bricolage d'abord. Le guindeau réparé à Punta Arenas
ayant encore lché. (aimant moteur à nouveau cassé). Nous tentons de le remettre en
service sans succès. L'utilisation manuelle étant également impossible (corrosion) nous
en serons réduit dorénavant à faire toutes les manoeuvres de mouillage à la main Puis
ballade à terre, où nous passons un long moment à observer les manchots à jugulaire
qui peuplent les environs.. Ils sont sympathiques ! D'une taille moyenne (70 cm) et pesant
environ 4kg, ils sont facile à identifier : le dessus du crâne est noir, le restant de
la tte blanc avec une mince ligne noire dessinée sur le cou et qui passant à côté des
oreilles rejoint la partie noire du crâne. Ils nichent directement sur les cailloux, où
de nombreux jeunes encore couverts de duvet gris observent passivement ce qui les entoure.
Les adultes vaquent à leurs occupations, se chamaillent un peu aussi. Certains se lancent
dans l'escalade de la longue pente enneigée qui surplombe la colonie. Ils progressent par
bonds successifs, exactement comme les participants à une course en sac. Cela prend un
certain temps!Les glissades en arrière ne semblent pas les décourager et ils
recommencent en essayant une autre voie. Tenaces ! Si la technique pour monter semble la
même pour tous, les méthodes pour descendre sont plus variées. Certains descendent
prudemment ,pas à pas. Les chutes sont fréquentes et comiques !... D'autres plus
casse-cou -ou pressés- , s'allongent carrément sur le ventre, et foncent tête en avant
en se dirigeant plus ou moins avec leurs nageoires. Arrivée sportive garantie ! Quel que
soit le style, le spectacle est assuré, et nous en profitons pleinement ! Au soir, un
léopard de mer vient tourner longuement autour du bateau. Il sort fréquemment la tête
hors de l'eau et nous regarde curieusement avec ses gros yeux ronds. Il doit bien faire 3m
de long, et ses évolutions sous le bateau dans l'eau claire sont un régal. Peu après le
vent tourne, les glaces entrent dans le mouillage et viennent cogner la coque bruyamment.
Armé de la gaffe nous passons à tour de rôle la nuit à écarter les plus gros morceaux
quand nécessaire.
Lundi 31/01/2000 du Cap Herschel à l'île Enterprise(64°33'S-62°00'W)
Au matin le vent tombe, l'invasion cesse, et nous préparons tranquillement
l'appareillage. Peu après avoir franchi au moteur une barrière de glace, le vent se
lève assez fort (30/34 nds) et nous mettons à la voile, au près. Bien à l'abri
derrière la capote nous surveillons les icebergs et autres bourguignons (morceaux de
glace de quelques mètres) qui jalonnent le détroit de Gerlache où nous naviguons. Ils
sont pour l'heure bien visibles, et les éviter en jouant sur la commande du pilote
automatique ne pose pas de problème. Une dizaine de milles plus loin, le vent tombe à
nouveau, et c'est au moteur que nous continuons à longer la péninsule. Le paysage est
sauvage, superbe. Vers 20H nous arrivons sur l'île Enterprise au port naturel de Svend
Foyn qui semblait fréquenté jadis par les baleiniers. Au milieu d'une crique circulaire,
entourée d'une falaise de glace, se trouve l'épave rouillée de l'un de ces navires,
échouée sur un haut fond. Curieux destin pour ce baleinier meurtrier, que de poursuivre
sa carrière en accueillant sur ses flancs les voiliers de passage qui trouvent ici un
abri parfait et d'autant plus appréciable que les endroits sûrs pour les petits bateaux
sont plutôt rares sur cette côte peu hospitalière et bordée de glaciers. En plus, nous
n'avons pas à sortir l'ancre, ce qui convient tout à fait aux paresseux que nous sommes
! Le pont rangé, nous nous réfugions dans le carré, où le chauffage dispense une
chaleur bienvenue. Tony réclame une nouvelle fois quelques ml de Talisker. Incroyable ce
que le climat peut avoir comme influence sur lui ! ! Tout à notre plaisir d'être ici,
nous lui emboitons le verre et préparons un bon diner pour conclure cette journée. Dans
la soirée, Balthazar, un voilier de charter que nous avions croisé à Ushuaïa
arrive, et s'amarre sur l'autre bord du baleinier, si bien que le " port " est
plein !
Réception n°32 du 9 Février 17h30 : jdb du 1 au 5 Février 2000
Mardi 1er Février. Ile Enterprise
Journée tranquille au "ponton" Dans la matinée, nous faisons plus ample
connaissance avec Bertrand Dubois, skipper de Balthazar, et passons un long moment à
discuter dans le carré d'ARKA ! Après déjeuner nous nous rendons avec l'annexe sur un
îlot voisin où se trouvent plusieurs baleinières semblables à celles de Déception. Il
fait gris et froid, si bien que nous sommes ravis de retrouver le carré bien chaud d'ARKA
! où nous nous réfugions alors que la neige fait une courte apparition. Le soir, notre
refuge flottant se transforme en salle de jeux: Sébastien et Tony devenus
"accros" de l'awélé, jouent parties sur parties !
Mercredi 2 Février A 12H : 64°30' S - 62°01' W vent N 10/12 nds
Lever tardif pour tous (y compris Tony, incroyable, non ?). Balthazar repart vers le
Nord, nous vers le Sud. Appareillage tranquille, puis sous génois et grand voile, nous
reprenons le détroit de Gerlache, poussés par un petit vent de Nord. Peu après il
neige, la visibilité tombe et le paysage disparaît. Sans bruit, ARKA ! glisse à 5,3 nds
sur l'eau calme, dans une atmosphère feutrée. Deux heures se passent, puis le soleil
refait son apparition, et illumine les hauts sommets de l'île Anvers. Superbe
!!. Eole, réellement capricieux dans la région, nous laisse peu de temps pour en
profiter Rapidement il monte à 30 nds, puis 35/38 établis. Fini le tourisme
tranquille, à la manoeuvre... Par chance, le mouillage prévu n'est plus
qu'à quelques milles, au portant. Vu du large, l'entrée semble
bien encombrée par les icebergs échoués, et rien n'assure que l'on puisse passer.
Finalement, après quelques zig-zag au milieu des "glaçons" nous
parvenons à l'abri convoité. Du large, nous avions l'impression qu'il y avait de droles
de manchots en anorak rouge sur le rivage ... Ce n'est qu' une fois passé les
derniers gros icebergs que nous découvrons , mouillé au loin dans la baie, un gros
bateau de croisière... voir autant de monde sur la grève nous fait un drôle
d'effet, mais pour l'heure, nous nous absorbons dans la manoeuvre de mouillage et
d'amarrage à terre. Les fonds sont de mauvaise tenue, et il est impératif de passer une
aussière sur la rive à l'avant, ainsi qu'une 2ème à l'arrière sur un îlot. Ici
les longueurs sont considérables... 180 m à l'avant, 200 m à l'arrière 'un peu plus
longue que nécessaire afin de permettre au bateau d'éviter). L'ancre principale ne sert
qu'à nous tenir le temps de la manoeuvre, et reste mouillée" au cas ou". Tout
cela prend un certain temps '2 bonnes heures !!), mais nous assure une nuit tranquille (si
le vent ne tourne pas, en amenant la glace avec lui !). Plusieurs gros pneumatiques font
la navette entre le gros bateau de croisière et la rive pour permettre aux passagers de
débarquer. Certains d'entre eux chargés d'américains passent nous dire bonjour.
Sur l'un d'eux, une femme s'empresse de nous dire qu'elle est française, et semble
très fière que le petit voilier qui est arrivé ici le soit aussi ! Avec le vent, il
commence à faire nettement plus froid. Bientôt tous les croisiéristes sont rembarqués,
leur bateau lève l'ancre, et nous voilà seuls. Le baromètre continue à
descendre, et la nuit s'annonce "mouvementée"
Jeudi 03 Février au mouillage à l'île Cuverville.
Comme nous nous en doutions, le vent a soufflé très fort toute la nuit. Au matin,
cela ne s'arrange pas. Toute la journée ARKA ! amarré au bout de sa longue aussière,
encaisse les rafales en gîtant d'un bord sur l'autre. Pas question de débarquer !
Nous sortons le moins possible, seulement pour vérifier les cordages au niveau du pont de
temps en temps. Pour déjeuner, nous sommes obligés d'étendre sur la table du
carré la nappe anti-glisse que nous utilisons en mer, afin de garder les assiètes à
leur place ! Entre musique, lecture et discussions, le temps passe vite. Dans la
nuit le vent molli comme prévu par notre ange gardien météo. Ah... ça fait du bien !
Vendredi 4 février. De l'île Cuverville à la base Videla (baie Paradis)
Au réveil, le beau temps est de retour, et sitôt lestés, nous nous empressons de
débarquer afin de rendre une visite de courtoisie aux papous qui peuplent la rive. Une
importante colonie de ces gentils manchots niche ici, et nous passons un long moment en
leur compagnie. Ils sont drôles ! Un peu plus grand que son cousin à jugulaire(76 cm
en moyenne pour 4 à 7 kgs), le papou se reconnait également à la tache blanche
triangulaire en arrière de chaque oeil, qui tranche sur le noir de la tête et du cou. Le
bec est orangé, et les pattes jaune d'oeuf pâle. Les pattes, justement parlons-en !
Lorsqu'il marche, dressé bien haut sur ses courtes jambes, le papou a tout de la
démarche gracieuse et chaloupée du bonhomme Michelin. Les ailes semblant assurer
l'équilibre accompagnent le déhanché savant qui rythme la marche. Prudent, il lève
bien haut ses "palmes jaunes", en se dandinant d'une façon comique. Lorsqu'il
faut accélérer, ou si la marche à franchir dépasse la (courte) longueur des
"jambes", le papou change de technique: dans ce cas, rien ne vaut le saut
à pieds joint ! Comme monté sur ressort, le voilà qui progresse par bonds successifs
tel un Kangourou (à l'échelle miniature en ce qui concerne la taille des bonds !...).
Descendre de la congère de neige vers les roches qui bordent la grève semble être
un grave problème. Les papous décidés à rejoindre la mer de ce côté-ci,
longent le précipice (environ 80 cm), vont et viennent, sans parvenir à se décider.
Cela dure un certain temps, jusqu'à ce que l'un d'eux (hardi ou maladroit ?) glisse
et descende sur son derrière plus rapidement que prévu, montrant par là la voie à
suivre à toute la bande qui commente bruyamment l'exploit ! Un peu plus loin se
trouvent les nids constitués de petits cailloux entassés, où les jeunes encore
recouverts de duvet gris attendent la becquée en piaillant à qui mieux mieux. Pour les
adultes, en plus de s'occuper de leur rejeton, piquer un caillou au nid du voisin semble
être une occupation importante qui donne lieu à de nombreuses prises de bec.
L'explication est rapide. Le fautif pris en flagrant délit abandonne sa prise sans
insister, et s'en va tête basse... tenter sa chance ailleurs! Le propriétaire du nid,
quand à lui, se dresse droit, et le bec tourné vers les nuages crie bien fort sa
victoire en bombant le torse, exactement comme Tarzan. Lorsque nous revenons à
bord, il est plus de midi, et après un rapide en cas nous levons l'ancre pour rejoindre
le mouillage de "Water boat Point" dans la baie Paradis. Navigation calme, au
portant sous foc seul, entre les "glaçons" qui de loin en loin décorent la
baie. Souvent sur ceux qui sont plats, des phoques dorment paisiblement, levant à
peine la tête lorsque nous abordons leur refuge pour les voir de près.La base
chilienne de Videla est installée sur un îlot situé tout près de la côte. Une
étroite chaussée rocheuse asséchant à marée basse, le relie au continent. Le
mouillage dans la partie W de la chaussée étant totalement encombré par les glaces,
nous mouillons au Sud, et portons une amarre à terre. Dans la soirée le vent tombe
complètement, et seuls les cris de la colonie de papous installée sur l'îlot troublent
la nuit...
Samedi 5 Février. De Videla à Almirante Brown. Baie Paradis
Au matin nous débarquons rendre visite aux papous, et à nos semblables qui occupent
la base. La gentillesse de leur accueil nous rappelle franchement l'équipage du Toucan à
Punta Delgada. Installée en 1946, cette base n'a plus d'activité permanente. Elle est
occupée seulement durant les mois d'été. Arrivés en Novembre, les 4 militaires seront
rapatriés fin février, laissant la base à la garde des manchots qui l'envahissent sans
complexe. Leur mission consiste à occuper les lieux, entretenir les bâtiments, assurer
une veille radio, et éventuellement porter assistance aux bateaux de passage, ou
supporter techniquement une mission scientifique. Après un café dans leur
"salon" d'où la vue sur la baie est splendide, nous visitons rapidement les
locaux. Le cuisinier qui était en train de faire du pain, nous en offre
un tout chaud à déguster immédiatement avec du beurre: un régal ! Répondant à notre
invitation, l'un d'eux nous accompagne à bord.Arrivé dans le carré il sort de son sac
un pack de bière "Austral" qu'ils tiennent à nous offrir.... comme ce serait
dommage qu'il reparte avec un sac vide, nous le lestons d'une bouteille de Champagne pour
les remercier de leur gentillesse, et varier leur ordinaire. En début d'après midi nous
appareillons pour la base voisine d'Almirante Brown, qui est tenue par des
argentins. Sur une mer absolument plate, nous zigzagons pour le plaisir entre les glaces
et leurs "Zabitants". autour d'ARKA ! des bandes de manchots sautent, exactement
comme des dauphins. La baie Paradis porte bien son nom...Le mouillage, entouré de
montagnes superbes est une véritable splendeur... quel BONHEUR d'être là !!
Amarres assurées, nous allons dire bonjour aux argentins. Ici ce sont des civils qui
effectuent une mission scientifique. Ils sont 12, et l'ambiance semble beaucoup moins
décontractée que chez leurs voisins. Après une longue promenade, nous regagnons
ARKA ! et passons une soirée bien tranquille "au coin du feu".
Réception n°33 du 17 Février 10h30 : jdb du 6 Février 2000
Dimanche 6 Février : de la baie Paradis aux îles Argentine
Nuit calme, vent nul au réveil. Le temps est gris, et Mr Perkins nous propulse de son
ronron tranquille sur l'eau plate du canal Lautaro. Beaucoup de glaces flottantes
dérivent lentement sur la mer, et bientôt nous zigzagons entre les bourguignons et les
icebergs. Par endroit la mer disparaît, couverte de brash (petits morceaux de glace).
Moteur au ralenti, nous cherchons à passer dans les zones où la densité nous semble
moindre, au moins large. Derrière le cap Banck, la baie de Flandres apparaît libre, et
seulement quelques gros icebergs. Le ciel déjà bien gris persévère, et il neige. De
gros flocons mouillés tombent lentement sur le pont, la visibilité diminue, mais reste
suffisante pour identifier les côtes voisines. A 15H30 nous sommes au pied du Cap Renard,
perdu dans les nuages, et entrons dans le canal Lemaire. Encadré par les hautes falaises
de l'île Booth, et côté continent celles du Cap Cloos, puis les sommets des
Humphries Heights, cet étroit passage offre un paysage grandiose. Quelques milles plus
loin la glace barre le chemin. Cette fois-ci la densité est nettement plus importante et
pendant plusieurs heures nous avançons lentement dans le brash, cherchant les zones moins
encombrées. Il neige à nouveau, et cela crée une atmosphère étonnante. ARKA ! se
fraye doucement un passage dans ces champs tout blancs et les morceaux écartés par
l'étrave s'empressent de reconquérir le sillage d'eau libre et la trace de notre passage
s'efface rapidement. A ce jeu l'hélice du loch imprudemment laissée à poste, y
laisse ses " dents ". Ce n'est pas grave, nous en avons de rechange, mais nous
attendrons sagement le dernier mouillage Antarctique pour la changer ! Nous passons devant
l'île Petermann où le commandant Charcot avait hiverné. Puis enfin apparaissent les
îles Argentines, l'entrée du chenal Meek entre les îles Corner et Valindez est
encombrée par des icebergs échoués. Ces " glaçons " sont sûrement des
gentlemen, car ils ont laissé libre juste la place nécessaire pour que ARKA ! puisse se
faufiler. Ouf ! Un peu plus loin, sur un bourguignon, un énorme phoque léopard nous
regarde passer en ouvrant ses gros yeux ronds. Le soleil vient de réapparaître et sous
la lumière, les îles basses sont splendides. Les bâtiments de la base sont maintenant
tout proche. Nous les contournons et gagnons le mouillage de Stella Creek. Trois bateaux y
sont déjà : Savannah (chic alors), Kotick (le bateau de charter skippé par Alain
Caradec) et Ironboat II , un voilier australien.
Réception n°34 du 18 Février 10h30 : jdb du 7 Février 2000
Lundi 07 Février.
Petite indentation orientée E/ W dans laquelle on accède par le tortueux chenal qui
sépare l'île Winter de l'île Galindez, Stella Creek est vraiment un merveilleux
mouillage. Les roches brunes qui bordent la crique sont peu élevées (10 à 15 m)
et cela repose des falaises de glace du continent voisin.Dans un livre nous avons trouvé
une photo des lieux prise en mars 1935 pendant l'hivernage de La Penola (bateau
d'expédition amateur). Nous pourrions refaire la même, le seul changement notable
serait... la forme des bateaux ! Après les bavardages d'usage avec nos voisins, et le
départ de Kotick, nous allons rendre visite aux Ukrainiens de la base voisine en
compagnie de l'équipage de Savannah . L'accueil est chaleureux, l'ambiance détendue. Les
bâtiments vert amande sont modernes et tous dans un état impeccable. Les 11 hommes ne
semblent pas surchargés de travail et consacrent l'après-midi à recevoir les voyageurs
de passage dans leur " pub" largement ouvert et gratuit. Avis aux amateurs, ils
font leur propre vodka !... Ils proposent également un service postal bien adapté aux
lettres peu pressées. Recevoir un pli posté par 65° Sud demande un peu de patience. En
effet, le sac de courrier partira avec les facteurs improvisés quand le bateau
ravitailleur amenant la relève les rapatriera au pays.L'itinéraire n'est pas des plus
direct, puisqu'ils feront le tour de l'Antarctique en passant par différentes bases avant
de rallier Kiev... et une vraie poste ! Aux dernières nouvelles, le navire ravitailleur
devrait quitter Sébastopol demain, et arriver ici après une quarantaine de jours de
traversée... Autre surprise - et de taille- : ils vendent du gazole, nous en profitons
pour compléter nos pleins en leur achetant 150 litres du précieux combustible. Nous
faisons également la connaissance de Trévor, l'australien de Ironboat II . Il vient
d'hiverner seul près d'ici à Port Lockroy, et semble peu pressé de regagner des
latitudes plus clémentes. Ne pouvant stocker suffisamment de carburant pour chauffer son
bateau pendant l'hiver, il se contentait d'allumer son chauffage 6H par semaine... juste
le temps de se laver, sécher sa lessive, et "assainir" un peu son refuge. Il
faut franchement en vouloir... Il prend ses repas en compagnie des ukrainiens et nous
n'aurons pas l'occasion de l'inviter. Dommage ! En fin d'après midi la jupe d'ARKA ! se
transforme en salon de coiffure. Armée des meilleurs ciseaux du bord, Le Rat s'emploie à
réduire les proportions de ma tignasse, sous le regard incrédule du gros phoque léopard
qui arpente ces eaux. Ce soir en compagnie de Dominique, Joël, Jean-Pierre et André, les
Savannautes, nous passons une de ces soirées rares, à laquelle le lieu donne toute sa
saveur. Dehors le temps se dégrade, la neige refait son apparition. Dedans le chauffage
ronronne, et les histoires fusent. Comme dirait Jean-François: "ON EST BIEN!!"
Réception n°35 du 19 Février 18h30 : jdb du 8 Février 2000
Mardi 08 Février.
Journée bouquin, chocolat chaud et tartine beurrée. Le temps est franchement
mauvais. Il neige, et le vent bien "frais" qui l'accompagne nous invite plutôt
à savourer le confort du carré ! Dans l'après midi, avec Le Rat nous décidons d'aller
visiter l'ancienne base anglaise Faraday qui n'est qu'à quelques minutes en annexe,(temps
largement suffisant pour arriver frigorifié !). Le bâtiment est assez petit, bas, et
noir car couvert d'un revêtement bitumineux. la porte d'entrée donne au milieu d'un
couloir formant une sorte de sas courant sur toute la longueur de façade. Sur
l'étagère, une paire de ski dont les vieilles fixations rouillent tranquillement. Dans
la partie gauche de ce couloir une porte ouvre sur une pièce sobrement meublée: un lit,
et face à la fenêtre, un bureau. Aux murs, de nombreuses étagères reçoivent documents
administratifs et livres divers. Ainsi, par exemple, des fiches permettant le suivi et
l'identification de chaque chien de trainau. Dans un recoin au bout du couloir sont
stockés différents instruments de mesure scientifique, et des registres. A l'opposé est
installée la salle de vie principale de la base. On y trouve la cuisine remplie
d'ustensiles en fer blanc et acier émaillé, d'étagères pleines de vivres variées. Un
évier de grande taille, une lourde cuisinière à charbon, avec au dessus un séchoir à
linge où pendent encore d'épaisses chaussettes de laine. Elle semble avoir servi hier
encore... Une cloison la sépare du reste de la pièce. Le long des murs sont alignés
plusieurs lits superposés, et massés autour d'un vieux poële des fauteuils tout
simples. Une table et quelques chaises complètent le mobilier. Les flocons de neige
frappent les fenêtres, et l'on s'imagine aisément passer l'hiver ici.... Une réserve à
charbon, un magasin à vivres et un atelier complètent les installations. Nous restons un
long moment à rêvasser et nous imprégner de l'esprit du lieu... Cette
"cabane" respire l'authentique engagement. L'atmosphère des longs hivers
y est palpable, et c'est finalement le froid qui nous pousse à regagner notre refuge
flottant.
Réception n°36 du 12 Mars 18h30 : jdb du 9 au 13 Février 2000
Mercredi 9 Février . De Stella Creek (I.Argentine) à Port Lockroy (I. Wiencke) Grand soleil et vent nul au réveil... chic alors ! malgré tout, c'est à regret que nous quittons le mouillage le plus Sud de cette balade... le calendrier tourne, désormais ce sera cap au Nord (Pas trop vite quand même !). A peine sorti du chenal toujours encombré par des icebergs échoués, des jets de vapeur fusent à la surface de l'eau devant l'étrave. Ils se rapprochent rapidement, et bientôt plusieurs orques passent à quelques mètres du bateau. La taille de leur aileron dorsal est réellement impressionnante. Quel spectacle !! Le détroit de la Pénola est nettement moins encombré de glaces que lors de notre arrivée. Doucement nous zigzaguons entre les bourguignons. Sur nombre d'entre eux des phoques se prélassent entre deux plongées. Sous le soleil, les montagnes du continent tout proche prennent un relief fantastique... c'est incroyablement beau. Nous voici devant l'entrée de Port Circoncision où Charcot a hiverné en 1909 à bord du "Pourquoi pas ?" Le fond de la baie est encombré de glaces. Après avoir essayé sans succès de mouiller (l'ancre ne croche pas sur le fond de pierres) nous débarquons à terre à tour de rôle. Deux d'entre nous restant à bord pour maintenir ARKA ! moteur au ralenti dans la baie, pendant que les deux autres font un rapide tour des lieux. Un refuge est installé, lui aussi avec des vivres et du combustible en cas d'urgence. Au milieu des papous fort nombreux, quelques manchots adélie. Nous n'en n'avions pas encore vu. Ils sont sensiblement de la même taille, avec la tête toute noire. De profil, la tête et le bec forment un cône, très différent de celui très fin des papous. Si, si, je vous assure ! Leur colonie doit être un peu plus haut à l'intérieur de l'île car nous ne voyons pas de jeunes. Seulement des adultes qui se frayent un chemin en direction de la mer, au milieu des papous. Comparés aux papous qui sont très délurés, les adélies semblent sérieux. On va dans la mer pour se nourrir, on ne plaisante pas, c'est important ces choses-là ! l'annexe rembarquée et rangée, nous remettons le cap sur le Détroit de lemaire.Cette fois-ci tous les sommets sont dégagés, le ciel est toujours au grand bleu. C'est beau. Je sais, je me répète, mais que dire d'autre ? si. C'est splendide !! Quelques champs de glaces barrent le passage. L'étrave d'ARKA ! qui commence à s'habituer à ce contact, passe sans trop se poser de question. Les 4 couches de peinture anti-salissures sont parties, et l'époxy est à nu sur les premiers mètres de la coque ! Une fois passé le cap Renard, le vent se lève de l'Ouest. chic alors ! Sous génois seul, ARKA ! se régale. En fin d'après-midi nous entrons dans le chenal Peltier qui s'ouvre entre les belles falaises de glace des îles Doumer à l'Ouest et Wiencke à l'Est. Après quelques milles le chenal bifurque vers l'Ouest et peu après la baie de "Port "Lockroy s'ouvre au Nord sur l'île Wiencke. L'entrée est bien protégée par un haut fond et plusieurs petites îles La passe d'entrée est large, facile à identifier. Port Lockroy est.... magnifique. La vaste baie, bordée de falaises de glaces de 30 à 40 mètres brille au soleil. Sur une grande partie du plan d'eau la mer semble gelée, et prend une teinte gris-bleu. Doucement nous approchons de la limite, et entrons au ralenti dans une sorte de soupe épaisse et bien glacée. Derrière, le sillage se referme très vite, et il faut peu de temps pour ne plus voir trace de notre passage. Tout en savourant cette nouveauté, nous rejoignons lentement Savannah qui est déjà au mouillage. Dominique, Joël, André et Jean-Pierre viennent à notre rencontre. Leur annexe glisse rapidement sur cette drôle de surface sans soulever d'embrun, ni laisser aucun sillage. Bizarre ! Afin de nous éviter les manoeuvres de mouillage à la main, Joël nous propose d'amarrer ARKA ! à couple de Savannah, ce que nous acceptons à l'unanimité ! Comme englués, les deux bateaux sont absolument immobiles.Plus tard, nous apprendrons que cette "soupe" est due aux fortes chutes de neige d'hier : en tombant dans l'eau de mer très froide (entre 0° et -1°C) la neige ne fond pas et s'agglutinant à la surface forme des plaques épaisses entre neige et glace. Au fur et à mesure que le soleil se rapproche de l'horizon la lumière devient de plus en plus belle, le paysage prend un relief somptueux alors que le froid devient plus intense. Quel plaisir d'être ici !!
Jeudi 10 Février.
Au matin, rien n'a bougé. Le soleil brille comme hier, et les montagnes toutes
blanches se détachent sur le bleu du ciel. Le temps s'est arrêté ... Nous allons rendre
visite aux 2 anglais qui occupent l'ancienne base de port Lockroy, au beau milieu
d'une colonie de manchots papous. Le bâtiment noir, en bois, est rustique, semblable à
celui de Faraday. Construit sur l'île Goudier à la sortie de la baie, il bénéficie
d'une vue splendide sur le paysage alentour. On s'y sent bien, et cela donne fortement
envie d'y passer l'hiver... Comme l'aller, le retour à bord prend un certain temps, notre
annexe légère, poussée par les 3 chevaux du moteur ayant un certain mal à se frayer un
passage entre les plaques de glace. Pas de vent, grand soleil... il ne faut pas
gacher notre chance : déjeuner à la terrasse (dans le cockpit), histoire de ne
rien perdre de tout ce qui nous entoure. Ensuite, nous allons en compagnie de Savannah au
mouillage de Dorian Cove à l'extérieur de la baie, dans le chenal Neumayer. Bien
protégée par des récifs, l'entrée se fait en rasant la berge (3 m), seul endroit où
l'on trouve assez d'eau pour passer. Une fois dedans, les fonds augmentent et la crique
semble être un bon abri. La vue sur l'île Anvers et le mont Français est magnifique. A
terre un petit refuge est installé. Nous y retrouvons Jean-Pierre, parti se promener à
pied ce matin. Tous ensemble nous faisons une grande balade sur la "colline de
neige" voisine d'où la vue est ... SUPERBE ! (encore...) A l'heure du thé nous
retournons à Port Lockroy. Nouvelle balade à terre. Sur la grève, près de Stella Creek
s'amoncellent des ossements de baleine, témoins des chasses passées. L'un des squelettes
est à peu près entier. Même en partie enfouis sous la neige, la taille du crâne,
des vertèbres et des côtes est proprement spectaculaire. Au milieu de tout cela, les
manchots vont et viennent. Leur vivacité crée un curieux contraste avec l'image de
mort que donnent les os blanchis par le temps...Un gros bateau de croisière vient
mouiller à l'extérieur de la baie et la noria des gros pneumatiques qui débarquent les
passagers nous pousse à retourner à bord... Un moment après, alors que nous préparons
le repas, l'un d'eux vient nous héler. Ce sont des français, qui ayant vu notre
pavillon, se sont empressés de venir nous voir de près... Habillés comme des skieurs,
ils sont une douzaine, assis sur les boudins de leur bateau. L'un d'eux prend la parole.
Il a un anorak bleu marine, au large col bien relevé. Sous le bonnet posé
horizontalement à ras des yeux, pendent 2 bajoues à la Bertrand Blier (la ressemblance
est d'autant plus forte qu'il a le même timbre de voix !). "Bonjour, nous sommes sur
le bateau dehors, on a vu que vous étiez français, alors on est venu vous dire bonjour
!!" rires entendus. Puis suivent quelques questions interressantes : vous avez
traversé "le Drake" ? "oui !"(comment serions-nous venus autrement
??) L'un d'eux apprenant que nous sommes partis de Bretagne lève les bras au ciel en
signe de victoire, et s'empresse de dire qu'il est breton... pas nous, dommage, non ?
Enfin, ils insistent beaucoup pour nous inviter à venir passer la soirée sur
"leur" bord. Plus pragmatique, le marin qui pilote le bateau nous offre de venir
prendre une douche chaude si nous le souhaitons, et s'enquiert de nos besoins éventuels.
Seuls Sébastien et moi sommes sortis sur le pont. Très poliment nous avons répondu à
leurs questions, sans rire, alors qu'ils nous faisaient vraiment penser, avec leur
accoutrement, à de gentils nains de jardin en croisière... Leur invitation est
sympathique, bien sûr, mais aucun d'entre nous n'a envie d'aller passer une soirée à
bord de ce club de vacances flottant... Décalage ...
Vendredi 11 Février. De Port Lockroy à Videla (Baie Paradis)
Toujours sous le soleil, nous appareillons par vent nul pour la base de Videla. La
gentillesse de l'accueil que nous y avons reçu nous a donné envie d'y revenir, et
d'inviter les chiliens à diner. Savannah vient avec nous. Nous faisons les 27 milles au
moteur, sur une mer calme. Peu de glaces dans l'ensemble. Arrivé dans la baie Paradis le
soleil nous quitte et laisse la place au gris. Il neige doucement alors que nous terminons
la manoeuvre de mouillage /amarrage . Les 4 hommes acceptent avec empressement notre
invitation. Nous convenons de dîner tous ensemble dans la base, mais c'est nous qui
amenons ce qu'il faut et faisons la cuisine. Au menu : pâté du Sud Ouest, confit de
canard accompagné de pommes de terre, fromage et far breton. Le tout arrosé de vin
français bien sûr ! Nos hôtes sont ravis et nous aussi. Tard dans la nuit, nous
retournons à bord, traversant aussi discrètement que possible la colonie de papous
endormis. Il neige franchement. Les cris des manchots dans la nuit, les flocons de neige
qui tourbillonnent dans les faisceaux des lampes, la marche chaotique sur les cailloux
glissants, tout cela crée une atmosphère particulièrement gaie. A moins que ce ne
soit les séquelles de nos agapes ?
Samedi 12 Février . De Videla à Enterprise
Le pont est couvert d'une neige qui fond rapidement. La base Videla est
construite sur un petit îlot relié au continent dans sa partie Sud par une chaussée de
pierres qui assèche à marée basse. La côte est bordée de falaises de glaces peu
élevées. Au pied de l'une d'elles, un petit bassin a été aménagé dans les gros
galets de la grève pour récupérer l'eau de fonte qui coule généreusement, et alimente
la base. Nous profitons de l'occasion pour refaire notre plein, et allons dire au revoir
à nos "copains". Dans une semaine ils seront rapatriés au Chili, et la base
sera fermée jusqu'à l'été suivant.Il leur reste beaucoup de vivres et tiennent
absolument à ce que nous en profitions ! Difficile de repartir les mains vides sans
les vexer... nous revenons à bord avec des saucisses, du café et du choux-fleur surgelé
! En tout début d'après-midi nous appareillons pour Enterprise où nous sommes
déjà passé. Le vent est toujours absent. Il neige doucement, et en quelques heures Mr
Perkins nous emmène à bon port. Le soir la neige redouble et une bonne couche recouvre
le pont. ARKA ! prend un peu plus l'allure d'un refuge...
Dimanche 13 Février. Au mouillage
Il fait gris, le ciel est chargé de neige. En compagnie de Joël, Jean-Pierre et
André nous faisons une longue balade à terre sur les hauteurs entourant le mouillage et
les îlots voisins. Après-midi chocolat chaud / tartine beurrée alors que la neige
recommence à tomber. A tour de rôle nous nous activons au fourneau pour préparer pain
et brioche. Ou, bien au chaud dans ARKA !, nous lisons tranquillement. ON EST BIEN ...
Réception n°37 du 21 Mars 18h30 : jdb du 14 au 19 Février 2000
Lundi 14 Février. De l'île Enterprise aux îles Melchior.
Ciel un peu plus dégagé ce matin. Nous en profitons pour rejoindre les îles
Melchior, oùnous pensions atterrir au début. Sitôt quitté l'abri de l'île Nansen, le
vent s'établit au SW 18/ 20 nds . Nous mettons à la voile, et tirons des bords dans le
détroit de Gerlache. Le paysage nous est devenu familier! Peu pressés, nous prolongeons
les bords plus que nécessaire afin de profiter au maximum de ces moments réellement
extraordinaire. ARKA ! navigue au milieu de hautes montagnes absolument splendides. QUEL
PLAISIR ! ! ! A l'heure du thé nous sommes dans le canal Schollaert entre les îles
Anvers et Brabant. Près de l'île Gand, le soleil en refaisant son apparition transforme
le paysage. Les icebergs échoués ont des formes fantastiques et des couleurs! Vers 19 H
nous repérons le passage étroit entre les îles Oméga et Eta dans lequel se trouve le
mouillage oùnous retrouvons Savannah.. Les prévisions météo ne sont pas bonnes pour
les jours à venir. Aussi tissons-nous une véritable toile d'araignée de bouts
d'amarrage autour des bateaux. Les îles Melchior ont la réputation d'être
généralement épargnées par les vents forts quand ils soufflent dans le secteur. Nous
allons voir !
Du mardi 15 au samedi 19 Février : au mouillage à l'île Oméga.
L'Antarctique tient semble t-il à nous garder! pendant 5 jours nous allons attendre
-sans impatience!- un créneau météo favorable pour retraverser le passage de Drake vers
le Nord. Si les cartes de surface que Joël reçoit et
les bulletins que Patrick nous envoie annoncent dépression sur dépression ici, nous ne
ressentons rien! pourtant un soir lors de la vacation radio rituelle entre les voiliers se
trouvant dans le secteur, Joël apprendra que Jérôme Poncet sur Golden Fleece n'a pas pu
mouiller à Pléneau à tout juste 30 milles d'ici car il y avait 65 nds de vent! Ici au
mouillage nous aurons au plus 15 nds ! Il neige souvent, et les ponts disparaissent sous
des couches de plus en plus épaisses. En compagnie de Jean-Pierre et André nous faisons
de longues promenades à pied sur les hauteurs des îles voisines. Nous avons d'ailleurs
le plaisir de vous annoncer une grande 1ère française au mont Savannah-Arka ! Nous
préparons aussi la traversée à venir : vérifications, rangement etc... sans oublier le
pain que nous préparons d'avance ! Plusieurs otaries vivent dans la crique oùnous
sommes. Peu farouches, elles passent chaque matin plusieurs heures à jouer pour notre
plus grand plaisir ! Un jour, Tony pêche un poisson : une morue antarctique (notothénia)
d'environ 30 cm que nous cuisons au court-bouillon. A quatre, c'est un peu juste, mais
chacun y goûte ! Vendredi, profitant d'une éclaircie, nous partons en annexe sur l'île
Gamma située dans l'Ouest de l'archipel. Il s'y trouve une base argentine non occupée,
et sans grand intérêt. A la porte d'un bâtiment est suspendu un pot en verre dans
lequel se trouve une clef. Un panneau indique qu'il s'agit de la clef du refuge situé
au-dessus, à utiliser en cas d'urgence. Par curiosité nous l'empruntons afin d'aller
voir à quoi cela ressemble. Une fois devant l'entrée, impossible d'ouvrir ! la porte est
couverte par des panneaux de bois soigneusement cloués ! La clef ne va pas non plus dans
la serrure de la porte du bas. Ah ! enfin , André, très pragmatique, essaie simplement
d'appuyer sur la poignée, et la porte s'ouvre! elle n'était pas fermée ! ! Il s'agit
d'un magasin dans lequel se trouve des pinceaux et différents pots de peinture et autres
produits d'entretien. Un peu juste pour survivre ! ! Le soir les prévisions laissent
entrevoir une accalmie pour dimanche, avec une rotation du vent au Sud Ouest. La carte et
le bulletin de samedi confirmant cela , nous décidons de partir Dimanche matin de bonne
heure. Il est préférable de partir tôt afin d'être le plus au Nord possible pour
limiter le risque de rencontre de glaces à la dérive car il y a maintenant plusieurs
heures de nuit et leur repérage dans l'obscurité n'a rien d'assuré, même avec le
radar. Samedi soir, confiant dans le calme du lieux que nous expérimentons depuis 5
jours, nous enlevons et rangeons les bouts d'amarrage, n'en gardant qu'un seul installé
en double. Cela nous permet de sécher et ranger l'annexe, et fera gagner du temps à
l'appareillage. Alors que nous sommes à nos préparatifs, Trévor, le solitaire
australien arrive à son tour. Lui aussi repart vers le Nord, en profitant du créneau
favorable. Pas de risque d'embouteillage, cependant : des 16 m de Savannah aux 11 m
d'Ironboat II en passant par les 13 m d'ARKA !, nos vitesses sont très différentes, et
chacun ira à son rythme. Dernier verre à bord de Savannah, dernière nuit en
Antarctique, sous la lune qui inonde le mouillage de sa lumière argentée.
Réception n°38 du 21 Mars 10h30 : jdb du 20 Février au 4 Mars 2000
Dimanche 20 Février. A 13H30 63°27' S - 63°06' W vent SW 18/20nds
Lever matinal. A 5H nous sommes sur le pont. Il est couvert d'une couche de glace, et
tous les cordages gelés ressemblent à des fils de fer. Il fait très frais ! Après les
au revoir, nous larguons les amarres qui nous relient à Savannah, et chacun s'affaire de
son côté à appareiller. Il fait beau, et le soleil se montre juste lorsque nous
arrivons dans Andersen Harbour. Les montagnes blanches ressortent de façon extraordinaire
sur le ciel rose, et bleu au zénith. L'Antarctique a pris son visage des beaux jours...
Le vent s'établit au SW 22/26 nds, et sous voilure réduite nous mettons cap au Nord à
regret . En fin d'après midi nous sommes par le travers de l'île Smith, sur la bordure
Ouest des Shetland du Sud. La nuit claire nous permet de faire route sans appréhension,
la lune se chargeant de l'éclairage nécessaire pour veiller aux glaces en plus du radar.
Sur le pont il fait franchement froid, et même à l'abri de la cabane, " on se gèle
" !
Lundi 21 Février A 13H50 pos : 60°59' S - 63°00' W vent W/SW 12/14 nds
Mardi 22 Février A 12H45 pos : 59°52' S - 63°04' W vent N/NE 8/10 nds
Mercredi 23 Février A 15H10 pos : 58°07' S - 62°48' W vent N/NE 15/18 nds
Les conditions sont toujours idéales : soleil, vent calme et la mer encore agitée
hier par les précédentes dépressions, s'apaise un peu. Le bulletin météo de Patrick
nous annonce une dégradation de la situation. Une dépression se creuse rapidement et va
générer des vents de Nord très forts autour du 58ème Sud. Seule solution pour éviter
la correction : ralentir. Au moins jusqu'à ce qu'elle soit passée dans notre Est, la
rotation des vents nous étant ensuite favorable. Il fait beau, le soleil est toujours
présent et le vent oscille entre 15 et 20 nds. ARKA ! sous toilé, naviguote à 3 nds. A
8H mercredi matin, le vent reste obstinément au Nord, la pression remonte nettement, et
nous décidons de renvoyer de la toile sans plus attendre. ARKA! tout content s'ébroue,
et file à 6,5nds cap au Nord, toujours auprès. Dans la journée Patrick nous confirme
que la dépression est passée, deux degrés plus au Nord que prévu. Tant mieux. Fonçons
!
Jeudi 24 Février. A 12H pos : 56°34' S - 60°57' W vent NW 18/22 nds.
La température remonte sensiblement, et les nuits en particulier, sont nettement
moins froides. A la réception des messages, mauvaise nouvelle : notre ami Etienne qui
devait nous rejoindre aux Malouines dans quelques jours ne viendra pas. Désireux de
rester poli, je tairais ce que je pense de son employeur! Outre une grande déception,
cela change pas mal nos projets. Récupérer à Port Stanley les pièces qu'il devait
amener nécessiterait pas mal de temps. Le plus simple et rapide pour ce faire, semble
aller en Argentine. Cap donc sur Mar Del Plata , avec à la clé un retour par Rio! au
lieu de Tristan Da Cunha et Ste Hélène. Tony et Sébastien prendront l'avion à Buenos
Aires directement (leurs billets de retour les y faisaient passer)
Vendredi 25 Février A 12H pos : 55°19' S - 60°47' W vent N/NE 23/26 nds.
Samedi 26 Février A 12H pos : 53°26' S - 61°50' W vent SW 17/22 nds.
A 01H30 nous sommes à la latitude du Cap Horn, et toujours bien secoués, auprès. Au
soir, à la hauteur de l'île des Etats, après avoir louvoyé toute la journée. La
pression se stabilise, le vent tourne vers l'Ouest, puis la dépression s'éloigne, et le
vent s'installe au Sud Ouest. Chic alors ! Nous filons enfin droit sur Mar Del Plata, sous
grand voile à 1 ris, génois et trinquette.
Dimanche 27 Février A 12H pos : 51°05' S - 62°23' W vent nul.
Dans la nuit, des lueurs assez intenses colorent le ciel dans l'Est. Au début nous
pensions qu'il s'agissait de plates formes pétrolières. Erreur ! Ce sont des Lamparos
qui pêchent le calamar ! pendant trois jours nous allons en croiser des centaines. Ils
dégagent une lumière telle, que sur le pont nous yverrons aussi bien que si ARKA !
était sous un réverbère dans un port! Dans lanuit le vent tombe et au matin le ronron
du moteur nous accompagne toujours. Le vent est nul, et le soleil fait son apparition.
Quelle différence avec les jours passés ! Vers 16H, un petit vent d'Ouest 8/10 nds se
lève et nous mettons à la voile et ARKA ! taille paisiblement sa route dans un
chuintement sympathique, sous le regard des grands albatros qui nous accompagnent
toujours.
Lundi 28 Février. A 12H : 48°35' S - 61°25' W vent SW 16/18 nds.
La brise a augmenté peu à peu. Au matin, entouré de nuées d'oiseaux, ARKA ! fonce
à plus de 7 nds vers le Nord. L'après-midi est un vrai régal. Le temps à grains
(30nds, 40nds dans les rafales) nous oblige à barrer, le vérin L.S. du pilote
réagissant de plus en plus lentement (c'est lui le fautif! l'électronique B & G est
hors de cause.) A la roue, Tony et Sébastien se font plaisir : sous génois tangonné,
grand voile à 1 ris et trinquette, ARKA ! fonce entre 9 et 10 nds,fait des pointes à 12
nds avec les vagues ! Hum... que c'est BON ! Avant la nuit nous détangonnons prudemment
entre 2 grains. Derrière, le ciel est noir, et les éclairs fusent. Nous sommes encore
sur le " boulevard du calamar ", et sans tangon nous serons plus évolutifs si
nécessaire. Peu après un gros orage éclate, et nous ne regrettons pas ce choix. Toute
la nuit nous croisons des groupes de lamparos. A chaque fois une quarantaine de bateaux
(voir plus) massés sur des zones précises. La vie de calamar est à coup sûr pleine de
danger dans le secteur !!
Mardi 29 Février. A 12H : 45°46' S - 60°14' W vent SW 8/10 nds.
Peu après l'aube le vent s'essouffle, et continue à mollir toute la matinée. Grand
soleil, et température réellement agréable : nous déjeunons sur le pont. C'est bon
aussi, le soleil! c'est incroyable comme la température a pu changer en 10 jours ! Après
le repas Eole s'endort. Sûrement la digestion ! Mr Perkins en pleine forme prend le relai
jusqu'au dîner, moment que choisi Mr Eole pour se réveiller (le bruit des casseroles ?).
Il se lève certainement du pied gauche, car il vient du Nord! et nous revoilà auprès !
Autre changement, nous ne voyons plus de grands albatros depuis quelques heures.
Avons-nous quitté leur domaine ? Seuls leurs cousins à bec jaune, beaucoup plus petits,
nous accompagnent maintenant.
Mercredi 1er Mars A 12H pos : 43°38' S - 60°28' W vent W/NW 18/24nds
Jeudi 2 Mars A 12H pos : 42°08' S - 59°21' W vent N/NE 20/24 nds
Vendredi 3 Mars A 12H pos : 40°31' S - 59°09' W vent N/NW 15/18nds
Samedi 4 Mars A 12H pos : 38°24' S - 57°41' W vent SE 10/12 nds
De N/NW à N/NE en passant par le N, le vent ne change pas beaucoup d'opinion pendant
plus de trois jours ! Nous vivons au rythme des virements, essayant de toujours nous
trouver sur le bord le moins mauvais. La mer est agitée, et ce n'est que vendredi soir
que cela se calme un peu. Dans la nuit, Eole va même carrément se coucher pendant
quelques heures. Par chance il se lève du bon pied, et se réveille au SE... chic alors !
Pas de gâchis, nous renvoyons de la toile, et poussés par ce petit vent de 10/12 nds
nous arrivons pour le thé (ou le Maté !) en vue de Mar Del Plata. Les tours qui bornent
le paysage n'ont rien à voir avec celles de glaces bleues, grises, blanches, qui
décoraient majestueusement la mer il y a ... il y a quelques jours !... Presque comme de
vieux habitués, nous nous amarrons exactement à la même place qu'en novembre, au ponton
du Yacht Club Argentino.
Bravo, ARKA !